Un paradoxe de marché sans précédent
Depuis près de 12 mois, les prix de l’UCO (huile de cuisson usagée, cotations CIF ARA / DDP NWE) évoluent dans une fourchette étroite d’environ ±50 USD, sans mouvement significatif. Cette stabilité contraste fortement avec les fondamentaux du marché : les obligations d’incorporation augmentent, tandis que les prix du HVO et du SAF atteignent des niveaux records.
Nous vivons probablement l’une des périodes de stagnation des prix UCO les plus longues jamais observées. Pendant dix ans, le consensus de marché était que les matières premières viendraient à manquer et que les prix s’envoleraient. La réalité est aujourd’hui différente et GREENEA fait partie des acteurs qui ont longtemps anticipé une tension sur l’offre « à un moment donné ». De nouveaux événements viennent régulièrement perturber les dynamiques de court terme.
À long terme, toutefois, les perspectives restent inchangées : la demande projetée pourrait atteindre près de 50 millions de tonnes de HVO et SAF dans les cinq à dix prochaines années, alors que l’offre mondiale d’UCO devrait avoisiner les 15 millions de tonnes.
L’offre en UCO : un problème sous-estimé ?
Avec des marges pouvant atteindre 800 $/t pour certains producteurs de SAF et de HVO au T1 2026, il est clair que cette valeur n’est pas redistribuée aux collecteurs. Cette situation est encore plus marquée pour les producteurs d’UCOME.
Ceux-ci, qui anticipaient historiquement des marges de 150 à 200 $/t, font désormais face à des niveaux proches de 90 à 150 $/t, voire inférieurs. Ils sont contraints de :
- réduire le taux d’utilisation de leur usine
- se tourner vers de nouvelles matières premières (huiles acides, SBEO, POME)
- basculer, dans certains cas, vers des matières premières de première génération
La question centrale se pose : pourquoi les prix des UCO ne réagissent-ils pas davantage aux dynamiques du marché global des biocarburants ?
Les cinq facteurs structurels derrière la stagnation des prix UCO
1. Les vendeurs d’UCO sont des price takers, éloignés des marchés finaux
Les acteurs en amont de la chaîne de valeur, notamment les collecteur, ne sont pas des « price makers » mais des « price takers ». Leur pouvoir de négociation reste limité et fortement dépendant des conditions de marché, des niveaux BID/ASK des acheteurs et des références issues des courtiers.
Même lorsque les marges des acheteurs sont élevées, comme dans le cas du HVO ou du SAF, les vendeurs d’UCO ne disposent pas d’un pouvoir de négociation supérieur à celui des producteurs d’UCOME. Dans ce contexte, l’amélioration des marges du collecteur passe par la création de valeur additionnelle : évolution vers des ventes en FOB vrac ou amélioration de la qualité de l’huile.
2. L’UCOME : moteur historique devenu principal perdant
Historiquement, la demande en UCO a été principalement tirée par le marché de l’UCOME, qui reste aujourd’hui un débouché majeur. Les prix des UCO ont donc longtemps été indexés sur ceux de l’UCOME. De nouveaux débouchés comme le HVO et le SAF se sont développés, mais ils s’alignent généralement sur les niveaux de prix de l’UCOME afin de ne pas en devenir un nouveau driver du marché.
Toutefois, cet équilibre pourrait évoluer dans les années à venir. L’augmentation rapide des capacités de production de HVO et de SAF pourrait progressivement rééquilibrer la demande et modifier le mécanisme de formation des prix des UCO. Par ailleurs, les « blend walls » limitent l’incorporation d’UCOME, ce qui exerce une pression à la baisse sur ses prix, entraînant dans son sillage ceux des UCO.
3. L’arbitrage vers les matières premières avancées
Au cours des deux dernières années, le marché des biocarburants avancés est devenu plus attractif économiquement que celui de l’UCOME traditionnel. Les producteurs ont ainsi adapté leurs stratégies d’approvisionnement en se tournant vers des matières alternatives :
- Huile de Terre Décolorante Usagée (SBEO)
- Effluents des huileries
- Huiles acides
- Huile de tall
- Biodéchets
Cette évolution est soutenue par une demande plus forte et des marges plus attractives dans les filières avancées.
4. La dynamique UE-États-Unis et l’évolution mondiale de la collecte
La concurrence entre l’Union européenne et les États-Unis pour sécuriser les volumes d’UCO en provenance d’Asie s’est nettement atténuée. Historiquement un acheteur majeur avec environ 1,6 million de tonnes importées, les États-Unis ont réduit significativement leurs importations d’UCO en raison de l’introduction de droits de douane et d’un recentrage stratégique sur des matières premières domestiques (graisses animales, huile de soja).
Parallèlement, les taux de collecte continuent de progresser dans la plupart des régions du monde, notamment en Amérique du Sud, en Inde et en Asie du Sud-Est. Cette détente de la concurrence mondiale n’a pas pour autant soutenu les prix, car l’augmentation de l’offre disponible compense la baisse de la demande américaine.
5. Une exposition indirecte au marché papier
L’UCO est indirectement exposée au marché papier : l’UCOME, bien que concurrencé par le HVO, est largement influencé par ce marché financier dont les volumes représentent 5 à 10 fois ceux du marché physique de l’UCO. Cela peut entraîner une déconnexion des prix, sous l’effet d’acteurs qui ne sont pas directement impliqués dans les flux physiques.
Horizon 2027-2030 : vers un rééquilibrage structurel ?
Par le passé, la formation des prix de l’UCOME était relativement simple, principalement tirée par les mécanismes de double comptage. Aujourd’hui, le paysage évolue fortement :
- l’UCOME est plafonné
- le FAME de 1ère génération l’est également
- le FAME avancé reste contraint par des obligations minimales d’incorporation, en raison des limites réglementaires de blending (« blend wall »)
Cette évolution structurelle implique que le FAME avancé continuera de se négocier avec une prime par rapport au FAME conventionnel. Dans le même temps, les matières premières de l’Annexe IX-B (dont les UCO) restent plafonnées, sans obligation d’incorporation au-delà d’un certain seuil. Dans ce contexte, le prix de l’UCOME devrait être de plus en plus corrélé aux fondamentaux du FAME conventionnel.
Les questions clés pour le marché
Plusieurs interrogations structurantes se posent pour 2027-2030 :
- L’UCOME, avec une réduction d’émissions de GES d’environ 90 %, sera-t-il simplement comparé à d’autres filières biodiesel offrant des performances similaires, les décisions d’achat étant guidées principalement par les coûts de production relatifs ?
- L’UCOME sera-t-il en concurrence directe avec le FAME conventionnel (ex : RME), ajusté en fonction de la performance GES via des mécanismes comme l’ESCA ?
- Les UCO pourraient-elles progressivement être détournées du marché de l’UCOME vers des débouchés à plus forte valeur ajoutée, comme le SAF ou le HVO, soutenant ainsi significativement les prix pour les collecteurs ?
Cette dernière dynamique représente probablement le facteur le plus susceptible de transformer la structure de prix du marché UCO sur la prochaine décennie.
Conclusion : les cinq prochaines années seront décisives
Le marché de l’UCO et des biocarburants entre dans une phase de transition structurelle. Les producteurs d’UCOME subissent aujourd’hui la pression la plus forte, contraints d’adapter leurs stratégies d’approvisionnement face à des marges comprimées. La valeur créée en aval, HVO, SAF, ne se redistribue pas encore vers les collecteurs.
Si l’UCO migre à grande échelle vers des filières à plus forte valeur ajoutée comme le SAF ou le HVO, les prix collecteurs pourraient enfin trouver un soutien durable. Les cinq prochaines années seront décisives pour structurer ce marché.
